
Maison Kammerzell
Strasbourg · 1427 (rez-de-chaussée), 1589 (étages Renaissance)
À propos
Récit incarné
Place de la Cathédrale, Strasbourg. La flèche de la cathédrale Notre-Dame monte à 142 mètres — la plus haute du monde pendant deux siècles (1439-1647). Elle domine la place et la ville. Et dans son ombre, sur le côté nord de la place, la Maison Kammerzell — façade de bois sculpté, trois étages d'images enchevêtrées.
Approchez-vous. Les colonnes de bois tourné, les frises de personnages, les panneaux sculptés, les fenêtres à meneaux encadrées de pilastres en bois — tout cela forme un livre d'images vertical. Au rez-de-chaussée, la pierre gothique de 1427. Au-dessus, le bois Renaissance de 1589. Un siècle et demi séparent les deux parties, et pourtant l'ensemble est harmonieux.
Chaque registre horizontal de la façade raconte quelque chose de différent. Les cinq sens (un homme qui regarde, un homme qui écoute, un homme qui sent, un homme qui goûte, un homme qui touche). Les arts libéraux (Grammaire, Rhétorique, Dialectique, Arithmétique, Géométrie, Musique, Astronomie). Les vertus cardinales. Les saisons. Les mois de l'année. C'est un programme encyclopédique — l'humanisme mis en bois sculpté par un marchand de fromages qui voulait une maison savante.
Lecture architecturale
La Maison Kammerzell présente deux phases constructives lisibles : un rez-de-chaussée en grès rose des Vosges (gothique tardif, 1427) et trois étages en bois de chêne sculpté (Renaissance rhénane, 1589). Les étages supérieurs sont en encorbellement progressif — chaque étage déborde légèrement sur celui d'en dessous, une technique qui maximise la surface habitable à l'intérieur tout en créant une silhouette légèrement penchée vers la rue. Les colonnes de bois tourné entre les fenêtres, les panneaux sculptés des allèges, les frises horizontales de personnages — tout constitue un programme décoratif d'une richesse unique en Alsace.
Symboles à observer
1. Les cinq sens : au premier étage, cherchez cinq figures représentant les cinq sens. La Vue (un personnage avec un miroir), l'Ouïe (avec une cloche), l'Odorat (avec une fleur), le Goût (avec un fruit), le Toucher (avec un oiseau ou une main). C'est le programme sensoriel de la philosophie aristotélicienne.
2. Les sept arts libéraux : au deuxième étage, les sept disciplines du programme éducatif médiéval — Grammaire (avec un livre), Rhétorique (avec une tablette), Dialectique (avec deux visages), Arithmétique (avec des chiffres), Géométrie (avec un compas), Musique (avec une lyre), Astronomie (avec une sphère armillaire).
3. Les colonnes de bois tourné : les colonnettes qui séparent les fenêtres sont tournées au tour à bois — profils à galbes, tores, gorges. C'est la technique de l'atelier de menuiserie rhénan appliquée à l'architecture de façade.
4. Les scènes bibliques et mythologiques : dans les panneaux intermédiaires, cherchez des scènes narratives — Adam et Ève, Samson, Hercule. La Bible et la mythologie coexistent dans le programme décoratif d'un marchand fromager alsacien de 1589.
Anecdote mémorable
Martin Braun, commanditaire des étages de 1589, était marchand fromager et citoyen de Strasbourg. Sa décision de faire sculpter les cinq sens, les sept arts libéraux et les vertus cardinales sur sa façade dit quelque chose d'essentiel sur l'humanisme de la bourgeoisie alsacienne du XVIe siècle : l'idéal de la culture encyclopédique, hérité de la Renaissance, avait pénétré jusque dans les classes marchandes. Le fromager de Strasbourg voulait une maison de savant. Il la commanda à un atelier de menuisiers-sculpteurs qui connaissait leurs catéchismes iconographiques.
Contexte historique dense
Strasbourg au XVIe siècle était une ville impériale libre du Saint-Empire — une des villes les plus importantes d'Allemagne, avec une tradition d'autonomie politique et culturelle remarquable. C'est à Strasbourg que Gutenberg avait expérimenté son imprimerie avant de l'installer à Mayence (v.1436-1444). En 1589, quand Martin Braun fit construire ses étages Renaissance, Strasbourg était une ville bi-confessionnelle — catholiques et luthériens coexistaient (difficilement). La richesse iconographique de la façade Kammerzell reflète cet humanisme rhénan qui cherchait dans la culture encyclopédique un terrain commun au-delà des divisions religieuses.
Échos artistiques
Musique : Cantiones Sacraede Hans Leo Hassler (1591) — le compositeur alsacien-germanique qui publia ses œuvres sacrées deux ans après la construction des étages Kammerzell. Peinture : lePortrait de Sébastien Münster(1550) — le géographe de Strasbourg qui publia saCosmographia (1544), l'encyclopédie du monde que la Maison Kammerzell illustre en bois. Architecture : la Maison Pfister (Colmar, 68) — à 75 km, la cousine picturale et sculptée.
Pour aller plus loin
- Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg (UNESCO) — à 20 mètres, la flèche la plus haute du Moyen Âge.
- Musée de l'Œuvre Notre-Dame (Strasbourg) — les sculptures originales de la cathédrale déposées pour conservation.
- Petite France (Strasbourg) — le quartier des tanneurs médiéval, inscrit UNESCO.
Localisation
48.5819, 7.7514 · Strasbourg

