
Palais Granvelle
Besançon · 1534-1547
À propos
Récit incarné
Grande Rue de Besançon. La ville est construite dans un méandre du Doubs — une presqu'île naturellement fortifiée, que Vauban complétera au XVIIe siècle. La Grande Rue est l'axe principal de cette ville qui fut capitale de province espagnole pendant plus d'un siècle. Au milieu de la rue, le portail du palais Granvelle — sobre, classique, presque sévère dans son ordonnance. C'est l'austérité hispanique, appliquée à la pierre grise de Bourgogne-Franche-Comté.
Entrez dans la cour. La transformation est totale. Deux galeries superposées courent sur trois côtés — arcades en plein cintre au rez-de-chaussée, balustrade à colonnettes au premier étage. Les colonnes du premier niveau sont des colonnes corinthiennes monolithes en marbre gris local. Les chapiteaux à feuilles d'acanthe sont d'une finesse qui témoigne d'un atelier formé sur les chantiers italiens.
C'est la cour d'un homme qui gouvernait un empire et voulait une demeure digne de cette gouvernance. Nicolas Perrenot de Granvelle avait vu les palais italiens lors des campagnes de Charles Quint — Florence, Rome, Naples. Il voulait la même qualité à Besançon. Il y réussit.
Le Musée du Temps, qui occupe le palais depuis 1968, est l'un des musées les plus originaux de France : collections d'horlogerie (Besançon est la capitale française de la montre), d'astronomie, de mesure du temps. Le temps mesuré par des instruments délicats dans les salles d'un palais du XVIe siècle — il y a une poésie dans cette coïncidence.
Lecture architecturale
Le palais Granvelle présente la composition typique du palais hispano-renaissance : façade sur rue sobre et fermée (le palacio espagnol tourne le dos à la rue), cour intérieure ornée et ouverte. La cour présente deux galeries superposées : rez-de-chaussée à arcades semi-circulaires portées par des colonnes corinthiennes, premier étage à balustrade à colonnettes entre des piliers. La troisième galerie (au niveau du comble) est couverte d'un appentis tardif. Les colonnes corinthiennes du rez-de-chaussée sont particulièrement remarquables — fûts de marbre gris local, chapiteaux à feuilles d'acanthe d'une exécution soignée.
Symboles à observer
1. Les colonnes corinthiennes : les fûts de marbre gris de Besançon. Remarquez qu'elles sont légèrement plus courtes que ce que prescrit le canon vitruvien — adaptation au goût hispanique qui préfère les proportions massives.
2. L'aigle impérial : cherchez dans les clefs d'arc ou les médaillons les armes des Granvelle — portant l'aigle bicéphale de l'Empire (armes de Charles Quint). Un particulier qui porte les armes impériales : signe d'une proximité au pouvoir absolument unique.
3. Les chapiteaux composites : certains chapiteaux mêlent les volutes ioniques aux feuilles corinthiennes — c'est l'ordre 'composite' romain, théorisé par Vitruve comme le summum de la sophistication architecturale.
4. La sobriété de la façade sur rue : l'austérité de la façade principale (Grande Rue) n'est pas de la pauvreté — c'est un choix idéologique hispanique : le palais garde ses richesses pour ses hôtes et ses propriétaires, pas pour les passants.
Anecdote mémorable
Nicolas Perrenot de Granvelle mourut en 1550, avant l'achèvement complet du palais. Son fils Antoine, cardinal, en hrita et y accumula l'une des collections d'art les plus remarquables d'Europe : tableaux de Titien, de Léonin, de Mor, statues antiques, tapisseries des Flandres, émaux de Limoges. Cette collection, dispersée après la mort du cardinal (1586), alimenta les grands musées européens. Plusieurs tableaux du Titien aujourd'hui au Kunsthistorisches Museum de Vienne étaient dans ce palais bisontun au XVIe siècle.
Contexte historique dense
La Franche-Comté en 1534-1547 était une possession espagnole — une province de l'Empire de Charles Quint. Nicolas Perrenot de Granvelle, né à Ornans (Doubs) en 1484, avait fait sa carrière au service de l'Empereur — devenant son principal conseiller diplomatique et son chancelier. Sa position lui permettait de construire un palais à Besançon avec les revenus de ses fonctions impériales. Le palais Granvelle est donc l'expression d'une réussite impériale dans une province impériale — une architecture du pouvoir transnational avant la lettre.
Échos artistiques
Musique : Missa Gaudeamusde Christophe Morales (v.1540) — une messe espagnole de la chapelle impériale de Charles Quint, la musique que les Granvelle entendaient dans leurs cérémonies. Peinture : lePortrait d'Antoine Perrenot de Granvelle par le Titien (Kunsthistorisches Museum, Vienne, 1548) — le maître vénitien avait peint le fils du bâtisseur. Architecture : l'Alcazar de Tolède (Carlos V, v.1545) — le modèle espagnol du palais à cour intérieure dont Granvelle s'inspira.
Pour aller plus loin
- Musée du Temps (dans le palais Granvelle) — collections d'horlogerie bisontine et d'astronomie.
- Citadelle de Besançon (Vauban, XVIIe s.) — à 500 mètres, la forteresse classée UNESCO.
- Cathédrale Saint-Jean de Besançon — l'horloge astronomique du XIXe siècle et le retable de Fra Bartolomeo.
Localisation
47.2356, 6.0226 · Besançon


