Molière, grand dramaturge français, a pu être enterré en grande pompe à Saint-Eustache après sa mort.
Contes, légendes & anecdotes
Molière fut baptisé à Saint-Eustache le 15 janvier 1622. Jean-Baptiste Poquelin, fils d'un tapissier-valet du roi, reçut les eaux du baptême dans cette église dont les voûtes gothiques s'élevaient sur des colonnes Renaissance. Quarante ans plus tard, il mourait sur scène au Palais-Royal, foudroyé en jouant son propre personnage du Malade imaginaire. Louis XIV refusa d'abord de lui accorder une sépulture chrétienne — les comédiens étaient excommuniés. La veuve obtint finalement une inhumation discrète, de nuit, sans cérémonie. L'église qui avait accueilli son baptême brillant ne put lui offrir des funérailles dignes.
Histoire
**## Récit incarné
Paris, 1er arrondissement. Les Halles — le ventre de Paris que Zola décrira deux siècles plus tard, l'odeur des poissons et des épices, le tumulte des marchands. Et au milieu de ce chaos commercial, Saint-Eustache : sa façade néoclassique du XVIIIe siècle un peu froide, mais dès qu'on pousse la porte, le choc.
L'intérieur de Saint-Eustache est l'une des plus grandes surprises architecturales de Paris. Vous attendez une église Renaissance — vous trouvez une cathédrale gothique. Mais regardez les piliers : leurs colonnes engagées portent des chapiteaux corinthiens. Regardez les arcades : leurs arcs brisés gothiques s'appuient sur des entablements à triglyphes. L'église est gothique dans ses os, Renaissance dans sa peau.
Ce mélange n'est pas une erreur. C'est un programme. Les marchands des Halles qui financèrent Saint-Eustache voulaient une église qui leur ressemble — à la croisée des traditions, ouverte sur le monde, enrichie par les échanges. Une église de commerçants cosmopolites.
Saint-Eustache est l'un des monuments les plus ambitieux et les plus singuliers de la Renaissance française — une église gothique dans sa structure (voûtes, plan en croix latine, déambulatoire, chapelles rayonnantes) habillée d'un décor intérieur entièrement Renaissance, comme si deux siècles de culture architecturale s'étaient fondus dans un seul édifice sans jamais se contredire. La construction débute en 1532 sous François Ier et s'étire sur plus d'un siècle, jusqu'en 1640.
Les piliers fasciculés gothiques portent des chapiteaux corinthiens. Les arcs brisés s'inscrivent dans des entablements classiques. Les colonnes Renaissance s'élèvent vers des voûtes d'ogives médiévales. Ce paradoxe esthétique, loin d'être une maladresse, est le programme délibéré d'une église qui voulait être à la fois traditionnelle dans sa dévotion et moderne dans son langage. Saint-Eustache fut l'église du quartier des Halles — le poumon commercial de Paris — et ses commanditaires, marchands et bourgeois enrichis, voulaient une église à leur image : ambitieuse, cosmopolite, mêlant l'héritage médiéval et la nouveauté italienne. Molière y fut baptisé, Louis XIV y fit sa première communion, Rameau y fut inhumé.
À voir
Lecture architecturale
Saint-Eustache présente un plan gothique classique — nef centrale, deux collatéraux, transept, chœur avec déambulatoire et chapelles rayonnantes. La structure portante (piliers fasciculés, arcs brisés, voûtes d'ogives, arcs-boutants) est entièrement gothique. Le décor intérieur (chapiteaux corinthiens, entablements à triglyphes, médaillons, pilastres) est entièrement Renaissance. La hauteur sous voûte (35 m) rivalise avec Notre-Dame.
Symboles à observer
1. Les piliers hybrides : chaque pilier est un faisceau de colonnes gothiques, mais leurs chapiteaux sont corinthiens — les feuilles d'acanthe du monde antique sur la structure verticale du Moyen Âge.
2. La chapelle de la Vierge : au fond du déambulatoire, la chapelle axiale avec son retable baroque (XVIIe s.) — troisième couche stylistique dans l'édifice.
3. Les orgues : l'un des plus grands orgues de France, dont Liszt et Berlioz ont joué. La résonnance dans la nef gothique-Renaissance est exceptionnelle.
4. La chapelle Saint-Joseph : la chapelle du côté nord abrite une toile d'origine et des vestiges de décor Renaissance d'origine.
Anecdote mémorable
Le 22 août 1572 — la nuit de la Saint-Barthélemy — le quartier des Halles fut l'un des théâtres du massacre des protestants parisiens. Saint-Eustache, dont la construction était en cours depuis quarante ans, vit les soldats catholiques traquer les huguenots dans ses rues. L'église en construction, à moitié gothique à moitié Renaissance, était aussi à moitié catholique à moitié humaniste — comme toute une génération de Français que la guerre de religion allait déchirer.
Contexte historique dense
Saint-Eustache fut construite pendant les guerres de religion (1562-1598) et la reconstruction du royaume sous Henri IV et Louis XIII. Sa longue construction (108 ans) reflète les aléas politiques et financiers du siècle : travaux interrompus pendant les guerres, repris à chaque accalmie. L'église fut consacrée en 1637, sous Louis XIII — trois ans avant l'achèvement complet de la nef.
Échos artistiques
Musique : Messe pour les funérailles de Rameau(Marc-Antoine Charpentier, 1783, donnée à Saint-Eustache) — la tradition musicale de l'église. Peinture :Les Pèlerins d'Emmaüs de Rubens (dans l'église, copie) — la peinture baroque dans le décor Renaissance. Architecture : Saint-Merri (Paris 4e) — à 500 m, l'église gothique-Renaissance contemporaine.
Pour aller plus loin
- Fontaine des Innocents (Paris 1er, à 300 m) — le chef-d'œuvre de Jean Goujon.
- Centre Pompidou (Paris 4e, à 500 m) — la modernité du XXe siècle à côté du XVIe.
- Sainte-Chapelle (Paris 1er, à 1 km) — le gothique rayonnant du XIIIe siècle.










