Devant l'œuvre
Tournez-vous vers la verrière de la chapelle Coppin : ici, pas de vie de la Vierge ni de ciel d'anges, mais deux histoires de martyrs racontées comme une bande dessinée de couleur. Regardez d'abord qu'il n'y a pas d'architecture peinte : les scènes se suivent simplement sur deux étages. En bas, suivez saint Laurent — observez-le distribuer aux pauvres le trésor de l'Église, ce qui lui vaudra d'être supplicié sur un gril. En haut, c'est saint Étienne, le premier des martyrs et le patron même de cette cathédrale, que l'on voit lapidé. Remarquez les couleurs : ces bleus, ces jaunes, ces rouges éclatants qui accrochent tout de suite le regard. Et arrêtez-vous sur les soldats : leurs cuirasses à l'antique, l'une bleu pâle, l'autre jaune vif, sont un détail de mode Renaissance qui nous dit l'époque de l'œuvre. Un mot de prudence d'historien : la verrière a été restaurée plusieurs fois, et la tête de saint Étienne mort date du XIXe siècle. Prenez le temps de lire les scènes dans l'ordre : vous verrez combien ce verrier savait raconter.
Éléments remarquables
La verrière se distingue par l'absence de dais architecturaux : les scènes s'enchaînent librement en deux registres, ce qui accentue le caractère narratif, presque séquentiel, de la lecture. L'intensité chromatique est remarquable — bleus, jaunes et rouges saturés captent le regard et structurent les épisodes. Le peintre soigne le costume : les soldats arborent des cuirasses à l'antique au goût de la Renaissance, dont une bleu pâle et une jaune vif, détail qui date l'œuvre et révèle l'attention portée au vocabulaire italianisant. Le gril de saint Laurent et la scène de lapidation de saint Étienne sont traités avec un sens aigu du mouvement et de l'expression. Le grand tympan, à la trentaine d'ajours, complète la composition.
Signification historique et artistique
Le programme met en parallèle deux diacres martyrs des premiers siècles chrétiens, saint Étienne et saint Laurent, unis par leur fonction, leur charité envers les pauvres et leur mort pour la foi. Saint Étienne, premier martyr et patron de la cathédrale, est lapidé ; saint Laurent, qui avait distribué aux indigents les biens de l'Église plutôt que de les livrer au préfet de Rome, est supplicié sur le gril. Le rapprochement n'est pas fortuit : il exalte le modèle du diacre fidèle, gardien et dispensateur des biens de l'Église, et la constance dans le martyre. Pour le fondateur, chanoine attaché au service liturgique, ce double exemple diaconal valait profession de foi et appel à l'intercession.
Contexte économique, social et religieux
La verrière appartient à la vague d'aménagement des chapelles du chevet de la cathédrale de Bourges au début du XVIe siècle, portée par des membres du chapitre et de la Sainte-Chapelle. Pierre Coppin, chanoine de la Sainte-Chapelle de Bourges, fonda sa chapelle en 1517 et en commanda aussitôt la verrière, vers 1518. L'attribution à Jean Lécuyer s'appuie sur le fait qu'il était alors le verrier le plus en vue de la ville et le fournisseur attitré de la cathédrale ; actif sur plus de trente-cinq ans, il livra plusieurs verrières pour l'édifice et pour le Berry. Le choix de saint Laurent et de saint Étienne, deux diacres martyrs, répond à la dévotion du commanditaire et au patronage de la cathédrale, dédiée à saint Étienne lui-même. L'œuvre illustre la manière dont la génération de Lécuyer combine un récit hagiographique traditionnel avec le vocabulaire ornemental nouveau de la Renaissance.
Symbolisme & lecture iconographique
L'iconographie repose sur des attributs sûrs. Saint Laurent se reconnaît au gril, instrument de son supplice, et à l'épisode de la distribution du trésor de l'Église aux pauvres, qui fonde sa réputation de diacre charitable. Saint Étienne porte les signes du protomartyr lapidé : les pierres, parfois figurées sur sa tête ou près de lui, et la dalmatique du diacre. Le double martyre renvoie au témoignage suprême de la foi — le mot grec martyr signifie « témoin » — et la dalmatique commune aux deux saints souligne leur rang diaconal. Les cuirasses à l'antique des bourreaux situent l'action dans la Rome persécutrice et relèvent du répertoire figuratif renaissant plutôt que d'un réalisme historique. L'ensemble fonctionne comme un exemplier de la charité et de la constance chrétiennes.
Analyse des émotions
La verrière saisit par sa vivacité : la force des couleurs et l'enchaînement rapproché des scènes donnent une énergie presque théâtrale au récit des deux martyres. L'œil est entraîné d'un épisode à l'autre, de la charité au supplice, dans un rythme qui tient de la narration imagée. La cruauté des bourreaux, soulignée par l'éclat des cuirasses, contraste avec la dignité paisible des diacres, et ce heurt entre violence et sérénité provoque à la fois saisissement et admiration. L'intensité lumineuse soutient l'émotion sans jamais l'alourdir.
Secrets & mystères
La datation n'est pas fixée avec une entière certitude : la fondation de la chapelle (1517) et la commande (vers 1518) sont documentées, mais l'exécution de la verrière est tantôt située vers 1518-1520, tantôt vers 1535, ce qui laisse ouverte la question du moment précis de sa réalisation. L'attribution à Jean Lécuyer est fondée sur le style et sur son rôle de verrier attitré, non sur un contrat conservé explicite. La verrière a été restaurée en 1737 puis en 1845 et nettoyée en 1916 ; la tête du saint Étienne mort est une réfection du XIXe siècle, à distinguer du travail ancien.
Le saviez-vous ?
Le choix de saint Étienne n'a rien d'anodin ici : la cathédrale de Bourges lui est dédiée. En plaçant le premier des martyrs chrétiens, lapidé pour sa foi, au-dessus de saint Laurent dans sa propre maison, la verrière rend hommage au saint patron du lieu tout en célébrant la charité des diacres.







