Devant l'œuvre
Approchez-vous de cette verrière de la chapelle Tullier : vous êtes devant ce que beaucoup tiennent pour le plus beau vitrail Renaissance de France. Prenez le temps de la lire de bas en haut. En bas, remarquez les quatre lancettes : elles ne sont pas quatre fenêtres séparées, mais une seule scène, car le décor d'architecture se poursuit d'une baie à l'autre. À gauche siège la Vierge à l'Enfant, avec le petit saint Jean-Baptiste ; observez sa pose, directement inspirée de Raphaël — c'est l'Italie qui entre à Bourges en 1532. À côté, voyez la famille Tullier agenouillée : le père en bleu, la mère en violet, les enfants, puis les chanoines. Ce sont les donateurs, présentés à la Vierge par saint Pierre et ses clés, saint Jean l'Évangéliste et saint Jacques le pèlerin. Regardez maintenant tout en haut, dans le tympan : ce ciel d'un bleu profond où volent des dizaines de petits anges qui chantent et jouent de la musique autour du Christ bénissant. C'est cette partie qui a bouleversé l'historien Émile Mâle. Signalons une œuvre d'homme : certaines têtes de chanoines, à droite, ont été refaites bien plus tard. Reculez d'un pas, laissez la lumière traverser le verre, et vous comprendrez pourquoi l'on parle ici d'un chef-d'œuvre.
Éléments remarquables
Le parti le plus original est l'unification des quatre lancettes par un décor d'architecture continu, qui abolit le cloisonnement traditionnel des baies pour composer un seul espace où se déroule la présentation. Le traitement des carnations et des drapés, la souplesse des poses et l'ampleur monumentale des saints témoignent d'une assimilation des modèles italiens. Le peintre tire parti du jaune d'argent et de la grisaille pour modeler les volumes et détailler les orfrois, tout en réservant de larges plages de verres colorés — bleus, violets, rouges — pour la force chromatique. Le tympan concentre l'effet le plus saisissant : une multitude de petits anges musiciens et chanteurs disposés en ronde sur un bleu intense, d'une grande délicatesse de dessin. La continuité des fonds et la cohérence des échelles d'une lancette à l'autre marquent la maîtrise de l'atelier.
Signification historique et artistique
Le programme est celui d'une verrière de donateurs : il associe la dévotion mariale de la famille Tullier à l'affirmation de son rang et à l'espérance du salut. La Vierge à l'Enfant, cœur de la composition, est la figure d'intercession vers laquelle convergent prières et regards. Les trois saints présentateurs — Pierre, Jean l'Évangéliste et Jacques le Majeur — jouent le rôle d'introducteurs et de patrons des donateurs agenouillés, selon un schéma de présentation hérité du Moyen Âge mais ici traité à la manière renaissante. Les prophètes à phylactères de la base rappellent l'annonce vétérotestamentaire de l'Incarnation, tandis que le ciel d'anges musiciens du tympan transpose la scène terrestre dans la louange céleste. L'ensemble exprime la continuité entre la prière de la famille, l'intercession des saints et la gloire divine.
Contexte économique, social et religieux
La verrière s'inscrit dans la campagne d'aménagement des chapelles latérales de la cathédrale de Bourges au premier tiers du XVIe siècle, lorsque de hauts dignitaires du chapitre firent édifier et orner des chapelles funéraires de style Renaissance. Pierre Tullier, doyen du chapitre, fonda la sienne en 1531-1532 et en confia la verrière au peintre verrier Jean Lécuyer, alors verrier attitré de la cathédrale depuis 1527. Lécuyer est l'un des rares maîtres verriers français de la Renaissance dont la carrière se suit avec précision sur plus de trente-cinq ans ; actif également comme enlumineur, il travailla pour la cathédrale, pour l'Hôtel-Dieu de Bourges (disparu) et pour des églises du Berry. La commande traduit le goût d'une élite ecclésiastique cultivée pour les nouveautés italiennes, ici l'emprunt d'un modèle de Vierge à Raphaël, à un moment où les formules de la Renaissance se diffusent en France par l'estampe et les ateliers de la vallée de la Loire.
Symbolisme & lecture iconographique
L'iconographie repose sur des attributs clairement identifiables. La Vierge à l'Enfant, accompagnée du petit saint Jean-Baptiste, renvoie au type de la Sainte Famille cher à la Renaissance italienne et emprunté ici à un modèle de Raphaël. Saint Pierre se reconnaît aux clés, saint Jean l'Évangéliste à son attribut de livre ou de calice, saint Jacques le Majeur aux insignes du pèlerin. Leur fonction de présentateurs, la main tendue vers les donateurs, actualise le thème médiéval du saint patron intercédant pour son protégé. Les phylactères des prophètes, à la base, portent la parole prophétique annonçant le Messie et ancrent la scène dans l'économie du salut. Au tympan, les anges musiciens et chanteurs figurent la liturgie céleste, et la figure bénissante qui les domine signifie la sanction divine accordée à la prière de la famille. L'agenouillement et le vêtement de deuil ou d'apparat des donateurs relèvent du langage attesté du portrait votif.
Analyse des émotions
L'œuvre produit d'abord une impression de plénitude lumineuse : le bleu profond du tympan et la ronde des anges musiciens créent une sensation d'élévation et de musique silencieuse, tandis que la partie basse, plus posée, retient par la gravité recueillie des donateurs agenouillés. Le contraste entre la ferveur terrestre, immobile et digne, et l'allégresse céleste des anges organise une montée du regard vers la lumière. La douceur des visages mariaux et l'ampleur sereine des saints apaisent, quand l'intensité chromatique du ciel exalte. De ce double registre naît l'émotion propre à la verrière, mêlant tendresse et magnificence.
Secrets & mystères
Plusieurs têtes de chanoines de la lancette droite sont des réfections postérieures, à distinguer du travail d'origine : la verrière a connu des interventions au fil des siècles, courantes pour une pièce aussi exposée. Le point le plus discuté est la référence précise à Raphaël : les sources s'accordent à reconnaître dans la Vierge un modèle raphaélesque, mais sans identifier avec certitude le tableau ou la gravure transmis à Lécuyer, la diffusion de ces formules passant alors par l'estampe. La continuité du décor d'architecture entre les quatre lancettes, rare à cette date, suggère un carton d'ensemble pensé comme un tableau unique plutôt que comme quatre panneaux juxtaposés.
Le saviez-vous ?
Devant cette verrière, l'historien de l'art Émile Mâle écrivit qu'« aucun vitrail en France n'est supérieur à celui-là », louant la noblesse des saints, l'élégance de la Vierge et ce « profond ciel bleu où volent d'adorables anges ». Rarement un spécialiste aura engagé pareil superlatif, qui a durablement fixé la réputation de l'œuvre.







