Comprendre la Renaissance
La Renaissance sans roi : villes, guildes et magistrats
Aux Pays-Bas du Nord, personne ne règne sur place : Charles Quint puis Philippe II gouvernent depuis Bruxelles et Madrid, et la Révolte chasse le roi en 1581. La commande passe donc aux villes — magistrats, guildes, hospices, orphelinats, compagnies de tir, compagnies de commerce. C'est pourquoi le monument Renaissance typique du pays est un hôtel de ville, un poids public ou une maison de marchand, et presque jamais un palais.
Un pays sans cour
Ailleurs, la Renaissance a un visage royal : en France, François Iᵉʳ bâtit Chambord et Fontainebleau, et l'on date les châteaux par les règnes. Rien de tel ici. Le souverain est un empereur né à Gand qui siège à Bruxelles, puis un roi qui quitte les Pays-Bas en 1559 pour ne jamais y revenir. Quand les provinces du Nord renoncent à lui par l'Acte d'abjuration de 1581, elles ne le remplacent par personne : la République qui naît a des États, un stadhouder, des villes — pas de trône. La Révolte et la naissance de la République raconte ce basculement ; ce dossier en tire la conséquence architecturale.
Les rares chantiers princiers datent d'avant la rupture ou restent à la marge : le château de Breda des Nassau (1536), le Markiezenhof des seigneurs de Bergen op Zoom (1485-1520), la Kanselarij de Leeuwarden que Philippe II fait élever pour sa cour de justice (1566-1571), les trois demeures du condottiere Maarten van Rossem. Même quand un prince paie, il paie une maison de ville : en 1620, Maurice de Nassau donne 5 000 florins et la pierre de taille pour l'hôtel de ville de Klundert, et c'est un stadhuis qui porte ses armes, non un palais.
Ceux qui commandent
Les magistrats. Le conseil de ville — bourgmestres, échevins, vroedschap — est le premier commanditaire du pays. Il bâtit son siège (hôtel de ville de Leyde, 1597 ; de Delft, 1618-1620 ; de Bolsward, 1614-1617) et son instrument de confiance, la waag. À Hoorn, la ville confie sa Balance (1609) au meilleur architecte du pays, Hendrick de Keyser : peser juste est une affaire d'honneur civique. Le dossier Hôtels de ville et poids publics détaille ces deux types.
Les fondations charitables. La ville protestante a supprimé les couvents ; elle réinvente l'assistance. Le Willem Vroesenhuis de Gouda, hospice pour vieillards fondé en 1555, met au-dessus de sa porte une frise de 1614 où trois régents soignent cinq pensionnaires — la charité se représente elle-même. À Culemborg, le legs d'une comtesse sans enfant élève en 1560 l'Elisabeth Weeshuis, premier orphelinat du pays construit comme tel. À Hoorn, le Sint-Jans Gasthuis (1563) offre à un hospice une façade digne d'un palais ; à Groningue, le Pelstergasthuis reçoit son portail en 1629.
Les guildes et les compagnies de tir. Les métiers financent le décor de l'église réformée : le koorhek de la Grande Église de Zwolle (1597) est un don des gildes. Un marchand de hareng affiche l'emblème de sa guilde sur sa maison des Trois Harengs à Deventer. Les bourgeois en armes se donnent un Kloveniersdoelen à Middelburg (1607-1611) et se font peindre : le Banquet des officiers de Saint-Georges de Frans Hals (1616) est le portrait d'une ville qui n'a de prince que ses capitaines.
Les États et les compagnies. Les États de Zélande font tisser leurs propres victoires, les Tapisseries de Zélande (1593-1604). Les sept villes du Noorderkwartier posent leurs blasons sur le Statenlogement de Hoorn (1613). La chambre d'Amsterdam de la VOC se loge dans l'Oost-Indisch Huis (1606), un bureau de brique sobre : les régents calvinistes se méfient de l'étalage. Les marchands assèchent un lac, la Beemster (1607-1612), et le découpent à la règle.
Ce que cela change dans la pierre
Trois conséquences se lisent sur les façades. D'abord la brique : un matériau de ville, peu coûteux, rehaussé de pierre blanche seulement là où l'œil se pose — voir Reconnaître une façade Renaissance hollandaise. Ensuite le programme moral : là où un palais montrerait des dieux, un hôtel de ville aligne les Vertus, la Justice, une devise — « Dieu gouverne tout » sur celui de Naarden. Enfin l'échelle : pas de galerie de cent mètres, mais des dizaines de bâtiments moyens répartis dans quarante villes, chacune voulant sa waag et son stadhuis à la mesure de sa rivale.
La sculpture suit le même chemin. Quand la République se cherche des héros, ce sont les États généraux qui commandent à Hendrick de Keyser le tombeau de l'amiral Van Heemskerck (1608), premier monument payé par l'État, puis le mausolée de Guillaume d'Orange (1614-1623). Rotterdam dresse en 1622 la statue d'Érasme, premier bronze public du pays, à un savant et non à un roi. Et De Keyser taille en marbre le buste de Vincent Coster (1608), un jaugeur de vin, tenancier de cabaret — le premier bourgeois de marbre. Dans cette Renaissance-là, le portrait sculpté n'attend pas la couronne.
Pour aller plus loin
Le cadre chronologique : Quand commence et finit la Renaissance aux Pays-Bas ?. Les types de bâtiment : Hôtels de ville et poids publics. Les commanditaires en figures : Illustres ; les rares palais : Châteaux et demeures ; les monuments civils : Monuments civils et militaires ; les tombeaux et bustes : Sculptures. Ville à parcourir pour tout voir en une place : Hoorn — et le tronc : La Renaissance aux Pays-Bas.
