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Comprendre la Renaissance

Érasme et l'humanisme du Nord

Érasme (Rotterdam, vers 1466-1469 – Bâle, 1536) est le prince des humanistes : auteur de l'Éloge de la folie(1511) et du premier Nouveau Testament grec imprimé (1516), il a voulu ramener l'Europe aux sources. L'humanisme du Nord, c'est ce retour au texte — né à Deventer, porté par les villes, couronné en 1575 par l'université de Leyde et en 1622 par un bronze à Rotterdam.

Deventer : l'école où tout commence

L'humanisme néerlandais ne naît pas dans une cour mais dans une classe. Au XIVᵉ siècle, Geert Grote lance à Deventer la Dévotion moderne ; ses Frères de la Vie commune copient, enseignent, et forment Thomas a Kempis, l'auteur de L'Imitation de Jésus-Christ. En 1474, Alexander Hegius, élève de Rudolf Agricola pour le grec, prend l'école latine attachée à Saint-Lébuin et y fait lire Cicéron dans le texte ; il loge chez l'imprimeur Richard Pafraet, dont les presses tournent dès 1477 pour fournir grammaires et classiques aux écoliers. Un fils de prêtre venu de Rotterdam est parmi eux : Érasme. Il passera ensuite par le couvent de Steyn, près de Gouda, qu'il quittera sans regret pour Paris. Le pape Adrien VI, Utrechtois formé lui aussi chez les Frères de la Vie commune, sort de la même pépinière : les deux Néerlandais les plus lus de leur siècle ont appris à lire dans la même tradition.

Ce qu'Érasme a fait

Trois gestes résument l'homme. Les Adagesd'abord, recueil de proverbes antiques où toute l'Europe lettrée vient puiser son latin. L'Éloge de la folie ensuite, écrit en quelques jours chez son ami Thomas More et publié en 1511 : la Folie elle-même y fait la satire des théologiens et des princes. Le Nouveau Testament enfin, publié en 1516 chez Froben à Bâle — premier texte grec imprimé, accompagné d'une traduction latine qui corrige la Vulgate. Ad fontes, « aux sources » : l'idée la plus explosive du siècle, car si le texte est faux, qui a raison ? Érasme prêche une philosophia Christi intérieure et la paix entre princes chrétiens ; quand Luther déchire l'Église, il refuse de choisir, écrit contre lui sans conviction son traité sur le libre arbitre (1524), et meurt à Bâle en 1536 sans jamais être revenu en Hollande. Son cercle s'étend pourtant jusqu'aux marges frisonnes : le jeune juriste Viglius van Aytta, futur président du Conseil privé de Charles Quint, y est admis pour ses dons.

L'humanisme en pierre : écoles et bibliothèques

L'humanisme du Nord se visite, parce que les villes l'ont bâti. Nimègue élève en 1544-1545 sa Latijnse School, brique et pierre, à l'ombre de Saint-Étienne. Zutphen accole à Sainte-Walburge une Librije (1561-1564), salle de lecture où les livres sont enchaînés aux pupitres — on y lit encore des éditions d'Érasme et la première édition de Copernic. Leyde se donne en 1599-1600 une École latine au portail toscan, où un fils de meunier nommé Rembrandt apprendra ses déclinaisons. Harderwijk fonde en 1600 une École illustre qui deviendra université en 1648. Aucune de ces maisons n'est un palais : ce sont des bâtiments civiques, payés par le magistrat, et c'est le propre de cette Renaissance-là — voir La Renaissance sans roi.

Coornhert, Leyde 1575 : l'humanisme devient République

La génération suivante transforme la lecture en liberté. Dirck Coornhert (Amsterdam 1522 – Gouda 1590), graveur à Haarlem — il y forme le jeune Hendrick Goltzius —, apprend le latin sur le tard, devient secrétaire de la ville en 1562, conseille Guillaume d'Orange et défend contre toutes les Églises la liberté de conscience ; sa prose néerlandaise fonde la langue de pensée du pays.

Puis vient Leyde. Après le siège de 1574, tenu par le poète-juriste Janus Dousa, Guillaume d'Orange dote la ville en 1575 d'une université, la première de la République ; Dousa en est le premier curateur et attire les astres : Justus Lipsius (1578-1591), éditeur de Tacite et de Sénèque, dont le De Constantia (1584) apprend aux princes la fermeté stoïcienne — Maurice de Nassau en tirera sa réforme de l'armée ; Joseph Scaliger (1593), fondateur de la chronologie moderne, recruté sans obligation d'enseigner ; son élève Daniel Heinsius, bibliothécaire en 1607, titulaire en 1612 d'une chaire de politique ; Rembert Dodoens (1582) puis Carolus Clusius (1593), qui plante en 1594 l'Hortus botanicus et y acclimate la tulipe ; Simon Stevin, qui y dirige l'école d'ingénieurs du prince. Un enfant de Delft de onze ans s'y inscrit en 1594 : Hugo de Groot, futur père du droit des gens. Franeker suit en 1585, et Groningue en 1614, sous le recteur Ubbo Emmius, historien critique de la Frise. En quarante ans, le pays sans roi s'est donné trois universités.

Rotterdam, 1622 : un bronze pour un savant

Rotterdam n'a jamais lâché son fils parti à seize ans. Une statue de bois en 1549, creuse — un enfant caché y récitait des vers latins —, une autre de pierre bleue en 1557, payée par Philippe II ; puis, en 1618, la commande au plus grand sculpteur de la République, Hendrick de Keyser, d'un Érasme de bronze. De Keyser meurt en 1621 ; son fils Pieter fait couler l'œuvre, hissée sur son socle le 30 avril 1622 : la statue d'Érasme, plus de 1 500 kilos, plus de 10 000 florins, premier bronze public des Pays-Bas — et l'un des premiers d'Europe dressés à un homme de livres plutôt qu'à un roi. Une ville calviniste honore un catholique qui n'a jamais choisi : c'est l'humanisme du Nord en une image, l'homme qui lit, debout, tournant la page. Le site de la maison natale se marque depuis 2016 près de la Laurenskerk.

Pour aller plus loin

Le cadre : Quand commence et finit la Renaissance aux Pays-Bas ?. Ce que la Révolte a fait de cet héritage : La Révolte et la naissance de la République ; ce que les peintres en ont tiré : Peindre avant le Siècle d'or. Villes où marcher sur ces pas : Deventer, Leyde, Groningue. Les entrées de l'atlas : Illustres, Monuments civils, Sculptures, Jardins — et le tronc : La Renaissance aux Pays-Bas.