Comprendre la Renaissance
Peindre avant le Siècle d'or : de Lucas de Leyde à Goltzius
Avant Rembrandt, la peinture des Pays-Bas du Nord compte quatre générations : Leyde et Amsterdam avec Engebrechtsz., Lucas de Leyde et Oostsanen (1500-1530) ; Utrecht et Haarlem avec Van Scorel, Heemskerck et Mor revenus de Rome (1524-1570) ; le maniérisme de Haarlem de Goltzius et Cornelis (1585-1610) ; les caravagesques d'Utrecht et Frans Hals (1620). Le Siècle d'or commence quand ces leçons se fondent, vers 1630.
1500-1530 : Leyde, Amsterdam, Haarlem — la fin du gothique
Trois villes, trois ateliers. À Leyde, Cornelis Engebrechtsz. peint pour le couvent de Mariënpoel ses triptyques, et forme le prodige Lucas de Leyde, qui grave dès quinze ans, fait entrer en 1510 une Laitière dans le grand art, échange ses estampes avec Dürer en 1521 et peint en 1526-1527 le Jugement dernier de la Pieterskerk — un ciel qui respire, des corps qui ont appris l'italien par la gravure. À Amsterdam, Jacob Cornelisz. van Oostsanen, nourri des bois de Dürer, fonde la première école de la ville : Adoration des Mages (1517), Saül et la sorcière d'Endor (1526) ; son fils Dirck Jacobsz. peint en 1529 des arbalétriers — le premier portrait de milice du pays — et le banquier Pompeius Occo entre œillet et crâne ; son petit-fils Cornelis Anthonisz. peint la ville elle-même, à vol d'oiseau, en 1538. À Haarlem, Jan Mostaert laisse le Portrait d'un homme africain (v. 1525-1530), un gentilhomme noir peint en notable ; le Maître d'Alkmaar date de 1504 ses Sept Œuvres de miséricorde.
1524-1570 : Rome rapportée par Van Scorel, Heemskerck et Mor
Le tournant est un voyage. Jan van Scorel, formé chez Oostsanen, part vers 1518 pour Venise, Jérusalem et Rome, où le pape Adrien VI, un Utrechtois, lui confie les antiques du Belvédère. Rentré en 1524, chanoine d'Utrecht, il peint le triptyque Lokhorst (v. 1526) sur une Jérusalem qu'il a vue, invente le portrait de groupe avec ses pèlerins de Jérusalem (v. 1525 et 1541), et donne à sa Marie-Madeleine (v. 1530) la grâce de Raphaël sous un ciel du Nord. Maarten van Heemskerck, son élève, peint dès 1529 le couple Bicker-Codde, offre en 1532 à la guilde de Haarlem son Saint Luc peignant la Vierge, dessine quatre ans les ruines de Rome (1532-1536), et se peint en 1553 devant le Colisée. Anthonis Mor, autre élève utrechtois, devient le portraitiste des Habsbourg : sa Marie Tudor (1554), au Prado, fixe la formule du portrait de cour. Et Pieter Aertsen, Amstellodamois passé par Anvers, renverse la hiérarchie en 1551 : dans l'Étal de boucher, la viande occupe le devant, la Fuite en Égypte se cache au fond. Ses retables brûleront en 1566 ; ses étals survivront — voir La Beeldenstorm de 1566.
1585-1610 : le maniérisme de Haarlem
Après la chute d'Anvers, le centre se déplace. Karel van Mander, Flamand arrivé à Haarlem en 1583, y forme avec Hendrick Goltzius et Cornelis van Haarlem l'« Académie » de Haarlem : le nu d'après nature, à l'italienne. Goltzius, formé au burin par l'humaniste Dirck Coornhert, grave en 1589 son Grand Hercule, voyage en Italie en 1590-1591, puis abandonne le burin pour le pinceau vers 1600 — Loth et ses filles (1616) est le sommet de cette seconde vie. Cornelis peint pour les États de Hollande le Massacre des Innocents (1590), où Hérode désigne l'Espagne, et la Chute des Titans. Van Mander, lui, écrit : son Schilder-boeck (1604) est la première histoire des peintres du Nord. Utrecht a sa variante précieuse : Joachim Wtewael, négociant en lin, peint sur cuivre et, en 1611, un Persée délivrant Andromède presque grandeur nature ; Abraham Bloemaert se mesure à Cornelis dans sa Niobé (1591) avant de devenir le maître de toute la génération suivante.
1608-1635 : Utrecht, Haarlem, Leyde — les genres nouveaux
Trois élèves de Bloemaert rentrent de Rome avec le Caravage : Hendrick ter Brugghen, le premier parti (vers 1604), dont l'Incrédulité de saint Thomas (v. 1622) donne aux apôtres des mains de travailleurs ; Gerard van Honthorst, « Gherardo delle Notti », dont le Joyeux Ménétrier (1623) sort de son cadre ; Dirck van Baburen, mort à trente ans, dont l'Entremetteuse (1622) reparaîtra chez Vermeer. Les genres du Siècle d'or se fixent : l'hiver avec Hendrick Avercamp (Paysage d'hiver, v. 1608), le pays réel avec Le Bac d'Esaias van de Velde (1622), l'église blanche avec l'intérieur de la Sint-Bavokerk de Saenredam (1628), la fleur avec le Vase de fleurs de Bosschaert (1620), la table avec la Vanité de Pieter Claesz (1628) et la Nature morte au pâté de Heda (1635). À Haarlem, Frans Hals fait rire un portrait de groupe dès le Banquet des officiers de Saint-Georges (1616), assoit un couple sous un arbre (Massa et Van der Laen, v. 1622), pose la touche libre du Joyeux Buveur ; Judith Leyster est reçue maître en 1633. À Leyde, un fils de meunier apprend seul la lumière : Rembrandt, remarqué par Constantijn Huygens en 1629, part pour Amsterdam et peint en 1632 la Leçon d'anatomie. Le Siècle d'or a commencé.
Ce que le Siècle d'or doit à ces cent trente ans
Presque tout, sauf le nom. Le portrait de milice va de Dirck Jacobsz (1529) à Hals (1616) et à la Ronde de nuit; la nature morte, d'Aertsen (1551) à Heda (1635) ; la scène de genre, de laLaitière(1510) à l'Entremetteuse(1622) ; le paysage, de Scorel et Mostaert aux patineurs d'Avercamp ; la lumière, du Caravage d'Utrecht au Rembrandt de Leyde. Seul le nu antique du maniérisme s'efface, et avec lui l'Italie comme modèle : vers 1630, la Hollande se peint elle-même. Où regarder : le Rijksmuseum pour Oostsanen, Scorel, Heemskerck, Goltzius et Hals ; le Museum De Lakenhal pour Engebrechtsz. et leJugement dernier ; le Frans Hals Museum pour Haarlem ; le Centraal Museum pour Scorel et les caravagesques ; le Mauritshuis pour Tulp.
Pour aller plus loin
Le cadre : Quand commence et finit la Renaissance aux Pays-Bas ?. Ce qui a changé les sujets : La Beeldenstorm de 1566 ; ceux qui ont appris aux peintres à lire : Érasme et l'humanisme du Nord. Villes d'ateliers : Leyde, Utrecht, Haarlem, Amsterdam. Les entrées de l'atlas : Peintures, Illustres, Musées — et le tronc : La Renaissance aux Pays-Bas.
